ÉPINETTES DES VOSGES

Il y a au deux zones géographiques distinctes où l'on trouve une tradition de jeu épinette dans les Vosges: la région du Val d'Ajol et de Fougerolles d'une part, et les Hautes-Vosges (Gérardmer et ses alentours) d'autre part.

Les épinettes de la région du Val d'Ajol sont de petits instruments, le plus souvent d'une longueur totale de 60 cm ou moins, possédant une touche diatonique, à cinq cordes, (réparties en deux chanterelles - cordes mélodiques - et trois bourdons; et fabriquées en grandes quantités dès le début du XIXème siècle du fait de la proximité de la ville thermale de Plombières qui attirait de nombreux curistes.

Les instruments retrouvés dans les Hautes-Vosges sont rares (seulement cinq) et sont plus grands (de 64 à 95 cm); trois d'entre eux trois possèdent une touche chromatique en parallèle à la diatonique.

Dans les deux cas, les notes sont toujours formées en pressant les chanterelles sur la touche frettée à l'aide d'un noteur (bâtonnet de bois ou roseau) et les cordes sont grattées de la main droite avec un plectre ou l'équivalent.

Les références bibliographiques sur l'épinette des Vosges sont très nombreuses, voir dans la partie bibliographie générale de ce site (voir ici)

L'épinette des Hautes-Vosges

Pour de plus amples informations sur le sujet, je renvoie à l'excellent livre de Jean-François Dutertre et Christophe Toussaint, "L'épinette des Hautes-Vosges - tradition, légende, anthologies - publié en 2020 chez Gérard Louis éditeur à Haroué (54). 

Émile Valence, le 7 octobre 1957 chez Henri Tisserand, aux Relles Gouttes, essayant l'épinette (E) Doridant (on aperçoit Claudie Marcel Dubois en arrière plan). Photos Pierre Soulier. Numéros d'inventaire Ph.1957.124.090 et Ph.1957.124.091. Tous les clichés sont consultables sur Didomena, le site de l'EHESS.

Épinette (E) dite "Doridant", longueur 94,5 cm, fabriquée par un membre de la famille Doridant dans un hameau des environs de Gérardmer (Photos Christophe Toussaint). Les enquêtrices (Claudie Marcel-Dubois et Marie-Marguerite Pichonnet-Andral) du Musée National des Arts et Traditions Populaires (MNATP) ont pu déduire de leur entretien avec leur infornateur Émile Valence en 1957 que cet instrument a bien été fabriqué dans les environs de Gérardmer, copié d'un instrument plus ancien, et qu'il daterait de la toute fin du XIXème siècle.

Épinette (D) dite "Chaumont", longueur 95 cm,  retrouvée dans un grenier de Bruyères. Elle porte la date 1834 (photo Christophe Toussaint), et il n'y a pas de raison de douter que cette date correspond à celle de la fabrication ou au moins celle de l'acquisition de l'instrument.

Épinette (C), longueur 64 cm, onstruite par Constant Lecomte (1864 - 1949) aux Hauts-Rupts dans les proches environs de Gérardmer (photo J.C. Maré). La configuration de la tête ne permet pas à la deuxième corde de passer au dessus de la touche des demi-tons, qui n'a par conséquent probablement jamais été utilisé. En plus, cette touche est incorrecte puisqu'elle donne trois demi-demi-tons!

Épinette (A) retrouvée par Jean Grossier, longueur 94,5 cm (collection, les Ménestrels de Gérardmer, photo Pierre Soulier). Cette épinette servira de modèle aux épinettes fabriquées par Constant Guéry et René Cune pour les Ménestrels de Gérardmer.

Épinette (B) dite "de Rochesson", longueur 73,8 cm (archives les Ménestrels de Gérardmer, photo J.C. Maré).

Cinq instruments anciens seulement ont été retrouvés dans la région de Gérardmer (voir les photos ci-dessous, épinettes référencées ici respectivement (A), (B), (C), (D), (E)) . Cette région n'a jamais été le siège d'une production de masse comme ce fut le cas au Val d'Ajol du fait de la proximité de Plombières, ville d'eau réputée des curistes et touristes. De plus, les terribles incendies allumés par les allemands en 1944 dans les Hautes-Vosges, brûlant de nombreuses fermes et tout leur contenu, explique sans doute aussi le peu d'instruments retrouvés. 

Dans l'histoire de la "redécouverte" - d'autres diront de l'invention - d'une tradition d'épinette dans les Hautes-Vosges, Jean Grossier (1927 - 2020) a joué un rôle essentiel. Commerçant à Gérardmer, il s'intéressera dès la fin de la seconde guerre mondiale à collecter les anciens dans son temps libre pour recueillir des éléments d'information sur les traditions populaires de la région. C'est ainsi qu'il retrouvera la dernière joueuse d'une grande épinette, Lucie Marchal, et qu'il découvrira plusieurs épinettes anciennes (voir ci-dessous). Son enthousiasme l'amènera à créer très tôt le groupe folklorique Lé perl en solet d'beu qui deviendra ensuite Les Ménestrels de Gérardmer, dont les musiciens joueront d'épinettes inspirées de l'un des modèles anciens retrouvés, épinettes construites à la demande de Jean Grossier par Constant Guéry (premier modèle, au moins 16 épinettes) puis par le luthier René Cune (second modèle, 10 épinettes) à Mirecourt et enfin par Marcel Gaspard au Tholy à partir de 1967 (dernier modèle, de nombreuses exemplaires construits avec l'estampille "Ménestrels de Gérardmer" jusqu'en 1974).

Trois musiciens du groupe Lé perl en solet d'beu (dont Jean Grossier) seront enregistrés en 1953 au musée des ATP à Paris, puis à nouveau en 1955, ce qui motivera la mission dans les Vosges des deux enquêtrices Claudie Marcel-Dubois et Marie-Marguerite Pichonnet-Andraln en 1957. De nombreux éléments seront réunis lors de cette enquête (toutes  les données l'enquête sont consultables sur le site de numérisation de l'EHESS ici, les photos ci-dessous prises par Pierre Soulier en proviennent).

Le groupe Lé  Lé perl en solet d'beu au musée des ATP à Parie en janvier 1955 (photo Pierre Soulier), jouant sur des épinettes inspirées de l'épinette anciennne.

L'instruments le plus ancien est le (D), vraisemblablement de 1834 si l'on en croit l'inscription qu'il porte. Cet instrument possède la particularité d'avoir une touche supplémentaire donnant les demi-tons. On retrouve cette particularité sur les épinettes (E) et (C) (sur cette dernière, cette touche ne peut pas être utilisée du fait de la construction du chevillier; en plus, la touche est incorrecte puisqu'elle crée des demi-demi-tons entre le mi et le fa et entre le si et le do!).

Jean-François Dutertre, après analyse de ces instruments et des informations recueillies auprès notamment d'Émile Valence en 1957 pendant la mission du musée des ATP (voir le site Didomena), incline à penser qu'une tradition d'épinette, et notamment d'épinette chromatique a bien existé dans la région de Gérardmer (je renvoie encore à son analyse aussi passionnante que détaillée et convaincante dans l'ouvrage co-écrit avec Christophe Toussaint et publié chez Gérard Louis en 2020 : "L'épinette des Hautes-Vosges").

Il existe au Musée des musiques populaires de Montluçon (MuPop) un instrument à double touche, chromatique, et qui ressemble vraiment beaucoup aux instruments (D) et (E) (épinettes dites "Chaumont" et "Doridant"). Cet instrument (qu'on désignera ici (F)) mesure  94 cm et est présenté par le musée comme une bûche des Flandres!

Instrument (F) exposé au MuPop à Montluçon. Photo Pierre-Yves Donnio.

Publiée sur le site https://www.facebook.com/photo/?fbid=3422717031280005&set=pcb.1543999539680574