ÉPINETTES PIEFFORT PARIS

Nous sommes entre 1890 et 1910, dans un grand hôtel, un casino de station balnéaire ou thermale, dans une grande brasserie parisienne, dans un cercle mondain, ou encore à la terrasse d'un café bourgeois de Paris ou d'une grande ville de province; un grand rouquin à moustache, élégamment vêtu et portant nœud papillon, joue des airs à la mode sur un petit instrument de sa fabrication (il est luthier) - une petite épinette du genre du Val d'Ajol - posée sur une table qu'il a lui-même apportée et montée.

Paul Isidore Pieffort, né à Paris en septembre 1856, a été actif comme luthier et musicien épinettiste depuis au moins 1889 jusqu'à sa mort en septembre 1915. Il a connu un certain succès à partir de 1890 avec en 1894 des articles à son sujet dans le fameux journal La Nature, des journaux anglais et même américains et, en 1900, une médaille de bronze obtenue pour son modèle d'épinette présentée à l'exposition universelle de Paris. Vers 1901, il fait don de trois de ses instruments au musée de la musique de la Philharmonie de Paris. Pieffort se présente comme le rénovateur de l'épinette du Val d'Ajol, lui ayant ajouté une sixième corde - pour les demi-tons -, l'ayant pourvue de mécaniques de mandoline - au lieu du système de chevilles en bois des épinettes du Val d'Ajol - et utilisant des bois précieux et exotiques pour sa fabrication.  Il se voulait aussi pédagogue et a publié une méthode en 1894, et se produisait parfois en duo lyre - épinette avec sa femme (Harriet, une anglaise de Douvres) qu'il présentait comme son élève.

On en apprendra ici un peu plus sur ce personnage pour le moins original qui a joué un rôle indéniable dans la diffusion de l'épinette dans la société bourgeoise au tournant des XIXème et XXème siècles.

Paul Isidore Pieffort en action.

Dessin de Jean-François Mazet, 2024 - Crayons de couleur sur papier, 42 x 30 cm.

Les épinettes Paul Pieffort

Trois épinettes conservées au musée de la musique / philharmonie de Paris, (longueur totale respectivement de gauche à droite 593 mm, 765 mm, 690 mm; numéros d'inventaire de gauche à droite : E.1627, E.1626, E.1628 (voir ici) , détails de photos de Jean-Marc Anglès.

Une belle épinette de Pieffort, vue sur le site d'un antiquaire britanique.

Paul Pieffort (1856 - 1915) a été actif comme luthier (fabricant d'épinettes) et musicien épinettiste de 1889 jusqu'à sa mort en 1915. Il s'est toujours présenté comme le rénovateur de l'épinette des Vosges et il a toute sa vie essayé de promouvoir la pratique de cet instrument. Ses épinettes  ressemblent beaucoup à leurs modèles du Val d'Ajol mais sont de plus belle facture, faites dans des bois plus précieux et exotiques, possèdent (presque toujours) six cordes, ont une tête pourvue de mécaniques (au lieu des chevilles de violon en bois des "modèles" vosgiens de l'époque) et l'indication (par marquage ou même parfois par frettage) des demi-tons sur une ligne parallèle à la touche diatonique, au milieu de la table d'harmonie.

Ce qui frappe d'emblée , c'est le profil du chevillier fait d'une seule pièce et qui déborde sous l'instrument pour former un pied assez haut qui soulève le haut de l'instrument lorsqu'il posé sur une table en position de jeu.

Le profil particulier de la tête d'une épinette Pieffort formant un pied surélevant l'instrument lorsqu'il posé sur la table en position de jeu. Instrument E.1627, musée de la musique / philharmonie de Paris.

L'épinette Pieffort possède six cordes réparties en trois groupes de deux : deux chanterelles / deux premiers bourdons servant à donner les demi-tons si nécessaire / et deux autres bourdons.

Sur certains de ces instruments, la position des demi-tons est indiquée (par simple repères marqués ou incrustés) sur une ligne parallèle à la touche diatonique, au milieu de la table de l'instrument. L'emplacement des demi-tons est parfois matérialisé par des frettes et on a alors affaire à des instruments entièrement chromatiques possédant deux touches frettées parallèles, à la manière de certaines cithares hongroises à partir du XXème siècle. Comment PIeffort a-t-il eu cette idée? Aurait-il vu l'épinette chromatique signée A. Viry présente dans la collection du Baron Léry, et qui est aujourd'hui conservée au musée de la musique? Mystère...

Figure extraite de la méthode publiée par Pieffort en 1894.

Pieffort n'indique pas comment il faut procéder pour obtenir les demi-tons en jouant avec un bâton de roseau (noteur - seule méthode de jeu qu'il indique - il ne joue jamais "aux doigts"). Cela semble d'ailleurs encore plus difficile à obtenir sur l'instrument qu'il décrit dans sa méthode qui  ne possède pas la deuxième rangée de frettes.

Extrait de la méthode publiée par Pieffort en 1894.

Pieffort n'a jamais caché qu'il s´était inspiré de l'instrument vosgien en vogue au Val d'Ajol. à parttir de 1894, il se présente comme le rénovateur de l'épinette des Vosges. Quelques instruments conservés semblent correspondre aux résultats de ces premiers essais dans cette voie (photos ci-dessous. Ces instruments ne correspondent pas aux épinettes Pieffort habituelles fabriquées à partir des années 1890 puisqu'elles ne possèdent que quatre cordes (au lieu de six) et sont de très petite taille (moins de 440 mm en tout). Il possible aussi que ces instruments aient été réalisés pour des enfants. Il peut aussi s'agir d'instruments simplifiés et vite fabriqués destinés à être offerts (ou plutôt vendus) en loterie à  la fin des représentations ? Mystère... Le premier instrument se trouve dans la collection de Thierry Legros en Belgique. Le second est exposé au MIM (Musical Instruments Museum) de Phoenix en Arizona aux États-Unis, et le troisième fait partie de la colection du Scenkonstmuseet de Stockholm, et le quatrième, qui lui possède un système de clefs de mandoline, fait partie de la collection de Jean-Jacques Révillion.

La mention du don des trois instruments par Paul Piefffort lui-même au musée du conservatoire national figure dans le troisième supplément au catalogue  de 1903 (le deuxième supplément ayant  été publié en 1899, le don se situe donc forcément entre ces deux dates, probablement en 1901).

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Une épinette Pieffort conservée au Musée des Instruments de musique de Bruxelles, voir ici.

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Collection Jean-Jacques Révillion; repris du blog de Christian Declerck ici

Épinette de la collection de Jean-Jacques Révillion

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Instrument conservé au Scenkonstmuseet de Stockholm. Référencé comme "Épinette des Vosges" sous le numéro d'inventaire M1004. Longueur torale 43,5 cm.

Épinette du Scenkonstmuseet (Stockholm, Suède)

Épinette signée P. Pieffort, très semblable à celle de la collection de Thierry Legros, conservée au Musical Instruments Museum (MIM) de Phoenix (Arizona, USA). Les indications de provenance ("des Vosges" et "Val d'Ajol") sont bien entendu erronées, puisque Pieffort avait son atelier a Paris.

Épinette du MIM de Phoenix (Arizona, USA)

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Collection et photos Thierry Legros, Belgique

Épinette de la collection Thierry Legros

Au niveau du talon, l'estampille de Pieffort ("P. PIEFFORT" et "PARIS" inclus dans un cartouche ovale) a été (pour une raison mystérieuse...) limée ou poncée, mais on peut néanmoins toujours bien en voir la trace.

*L'Épinette en 1793"; étrange légende à ce dessin de P. Dumont, justement daté 93, pour illustrer la méthode. Et si c'est une coquille et qu'il faut lire 1893, c'est tout aussi absurde, puisqu'on voit surtout la table et la dame et très peu l'épinette, qui n'est de toute façon sûrement pas très différente de l'épinette en 1894, date de la méthode.

La méthode d'épinette publiée par Paul Pieffort. Consultable sur ce site ici, et sur le site Gallica de la BNF ici

En 1894, Pieffort publie sa méthode d'épinette.

est indiqué en deuxième page de la méthode d'épinette qu'elle sera prochainement traduite en anglais. Je n'ai pas retrouvé d'édition en anglais de la méthode mais cette annonce n'a rien de surprenant de la part d'un homme dont la femme est anglaise et qui a lui-même vécu en Angleterre quelques années; Pieffort parle sans doute au moins un peu l'anglais et cela explique le fait qu'il ait inséré plusieurs publicités dans le New York Herald, édition européenne - Paris et qu'il ait fait l'objet d'un article dans ce même journal. Cela explique sans doute aussi qu'il ait eu les honneurs du Cassell's Family Magazine et de l'hebdomadaire américain Musical Courier en 1913 : il est d'ailleurs curieux que dans ce dernier article, il soit rapporté que Pieffort est "Scotchman by birth" (écossais par naissance) alors qu'il est né à Paris de parents eux-aussi nés à Paris. Par contre, il est probable que les Pieffort devaient avoir un lien quelconque avec la Grande-Bretagne puisque les deux frères y séjournent au moins à la fin des années 1880 et s'y marient respectivement en 1884 et 1886. De plus, la femme de Paul est bien Britannique, née Harriet Penn à Douvres (Dover). De plus, la mère de Paul Pieffort était une couturière réputée qui a eu un certain succès en France mais aussi en Angleterre comme le montre plusieurs publicités et articles publiés dans les années 1860 dans des revues britanniques.

La Nature, numéro 1226 - 28 novembre 1896, rubrique "Boîtes aux lettres", page 74

La Nature, numéro 1076 - 13 janvier 1894, pages 109-110 - collection JF Mazet.

Cet article de La Nature a été traduit en anglais et repris intégralement dans le Scientific American Supplement, Volume 37, numéro du du 24 mars 1894, page 15199. Voir ici cette version anglaise.

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Au début de l'année 1894, Paul Isidore Pieffort fait l'objet d'un grand article illustré dans le prestigieux journal technique et scientifique "La Nature". Outre le premier portait connu de Pieffort - en élégant joueur d'épinette -, l'instrument est représenté de façon précise. Pieffort est présenté comme ayant rénové et perfectionné un instrument rustique des Vosges : l'épinette. Il s'agit de l'épinette du Val d'Ajol, Dorothée (de la Feuillée bien connue des curistes de Plombières) y est explicitement nommée, même si elle est qualifiée de sorcière. Les modifications ou améliorations apportées par Pieffort à l'instrument vosgien sont les suivantes :

  • ajout d'une sixième corde (permettant au besoin de former les demi-tons);

  • remplacement du système de chevilles en bois de la tête par des mécaniques de mandoline (les épinettes du Val d'Ajol de l'époque sont toujours munies de chevilles bois de type chevilles de violon - c'est seulement plusieurs années plus tard que le gendre d'Amé Lambert, Albert Balandier, utilisera les mécaniques de mandolines - on peut raisonnablement penser qu'il s'est inspiré de Pieffort qui les a utilisé dès ses tout premiers modèles).

  • choix précis d'essence de bois, bois de rose, ébène, amarante, palissandre, faux-acajou, noyer, cerisier (les essences utilisées au Val d'Ajol à la même époque pour fabriquer les épinettes sont surtout les fruitiers et le hêtre),

  • design particulier du cordier qui permet de protéger la main droite du joueur des clous d'accrochage des cordes.

  • la forme particulière du bloc de tête qui forme un pied assez haut sous l'instrument au niveau du chevillier (cette modification pourtant très visible n'est pas mentionnée dans l'article).

Cassell's Family Magazine, (juin) 1894, rubrique "The Gatherer", page 479.

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Traduction :

"Une nouvelle épinette

L'"épinette Pieffort" est une forme améliorée de la petite épinette jouée par les bergers des montagnes vosgiennes. Cette dernière est constituée d'une longue boîte en cerisier avec une tête rappelant celle du violon, et de cinq cordes. Monsieur Pieffort a ajouté une corde supplémentaire, et amélioré le son de l'instrument en le faisant en bois de rose, ébène et d'autres bois. Pour jouer, l'épinette est posée sur une table et les cordes on fait sonner les cordes avec un morceau de roseau, tandis qu'on contrôle leur longueur avec l'index de la main gauche, comme on le voit sur notre gravure. L'apprentissage de l'instrument est facile, même pour une personne ne connaissant pas la musique, et il permet l'interprétation d'airs populaires aussi bien que de morceaux de genre classique.

Musical News, Londres, volume 7, 7 juillet 1894, page 11

La syntaxe de la dernière phrase dans l'original en anglais n'est pas correcte mais on peut deviner ce que le journaliste voulait dire.

Traduction :

"Monsieur PIeffort a inventé une nouvelle épinette qui pourrait avoir du succès auprès des amateurs. Développée à partir du petit instrument utilisé par les bergers des Vosges, elle possède six cordes jouées au plectre. Cette "´Épinette Pieffort" sera peut-être l'objet d'un développement ultérieur pour produire cet instrument idéal que serait un petit pianoforte sous la forme d'une épinette".

Toujours en 1894, l'épinette de Pieffort a les honneurs d'au moins deux magazines britanniques. À noter la belle illustration du "Cassell's Family Magazine" qui montre une joueuse d'épinette dont la position est complétement différente de celle de PIeffort sur la gravure de "La Nature". Il s'agit sans doute d'une illustration fantaisiste qui a un intérêt plus artistique que documentaire. Il est peu probable que le personnage de cette illustration soit Harriet Pieffort, l'épouse anglaise de Paul Pieffort; elle était "l'élève" de son mari et devait par conséquent avoir le même type de maintien que lui lors du jeu de l'épinette.

En 1900, Pieffort est présent à l'Exposition Universelle sur le Champs de Mars à Paris. Il obtiendra une médaille de bronze pour son modèle d'épinette. Voir les extraits concernant Pieffort ci-dessous, et le catalogue complet ici.

Extrait du "Rapport du jury international : Exposition universelle international de 1900 à Paris", publié en 1902, page 544. Voir ici.

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Qui est Paul Pieffort ?

Éléments de biographie

Paul Pieffort en 1894

ATTENTION! On va ici s'éloigner parfois de notre sujet - l'épinette - pour s'intéresser à la biographie de Pieffort.

Il me semble important d'essayer de cerner la personnalité de Paul Isidore Pieffort par une meilleure connaissance de sa biographie et du contexte de sa vie tout au long de sa carrière de luthier-épinettiste.

(la plupart des articles de presse présentés dans cette section proviennent des sites de la Bibliothèque Nationale de France - Gallica et Retronews - et du site Internet Archives)

Détail d'une carte de visite de Pieffort, 1912

Curieusement, chacun des deux frères se marie en Angleterre :

  • D'abord Albert Émile Chrysostome, en 1884 avec Marie De Schutttenbach (née en 1859),  les deux étant artistes peintres.  Après la naissance d'un enfant (René Albert Paul) en septembre 1887 et son décès à l'âge de 9 mois (le 7 mai 1888), Marie décède très vite, le 17 septembre 1888 à Paris, et son mari, Albert Émile Chrysostome, la suit trois ans après, le 5 février 1891; son acte de décès indique "sans domicile fixe".

  • Puis, le 15 décembre 1886, c'est Paul Isidore  qui se marie à Harriet Penn (née en 1851, issue d'une famille nombreuse, ) à Douvres (Dover). Contrairement au premier couple, on ne sait rien des activités professionnelles respectives de Paul et d'Harriet au moment du mariage. Le couple s'installe en banlieue de Londres où on retrouve leur trace en février 1887 dans un journal qui liste les personnes endettées sous le coup d'un jugement d'obligation de payer la dette. À noter qu'Harriett y est listée comme musicienne, épouse de Pieffort, voir ici. Vers 1900, le couple se sépare (mais sans divorcer, Harriet s'appelle toujours Pieffort) et Harriet retourne seule à Douvres où elle devient pensionnaire d'une maison de pauvres et d'indigents ("workhouse" - le recensement décennal de 1901 qui la trouve dans cette "workhouse" indique une profession : couturière de chemises- shirt needlewoman). Elle y mourra le 22 avril 1902.

On ne sait pas grand chose sur la vie de Paul Isidore jusqu'à son mariage en Angleterre en 1886.  J'ai tout de même trouvé mention d'un certain Paul "Piffort", dans le registre du recensement général de la population de 1881 : ce Paul Piffort est alors à Londres, dans un foyer de jeunes garçons travailleurs (Field Lane Male Refuge and Working Boys Home), de nationalité française, âgé de 24 ans, et exerçant la profession de voyageur commerce en feuille d'alumininium ("commercial traveller (tin foil)). Serait-ce notre Paul Isidore? C'est fort probable, je n'ai trouvé nulle part mention d'un "Paul Piffort" dans les bases généalogiques, son âge et sa nationalité correspondent, sa présence au Royaume-Uni en 1881 n'est pas surprenante (son frère s'y marie en 1884 et lui-même en 1886); son nom aura été mal orthographié par l'agent britannique de recensement.

On sait aussi qu'il a été réformé probablement du fait que son frère ainé était sous les drapeaux lors de l'appel de la classe de Paul Isidore en 1876 (c'était une des raisons d'exemption). On le bien trouve mentionné dans le registre de 1876 du 1er bureau de  Paris d'appel à la conscription, mais aucun numéro de matricule ne lui a été attribué (voir ici). 

On ne sait toujours pas comment l'épinette est arrivée dans la vie de Paul Isidore. On trouve son nom associé à l'instrument dès son retour en France après son mariage : à la page 206 de l'Agenda de la Curiosité, - des Artistes et des Amateurs - d'Auguste Dalligny publié en 1889 à Paris, il y est répertorié comme réparateur d'épinettes, domicilié rue du Mont-Cenis, 143. Voir ici

À part quelques informations que Christian Declerck a glanées et réunies sur son blog (ici), on ne trouve rien sur la vie de ce personnage. Je me suis donc attelé à la tâche et une recherche dans les archives, les différents journaux de l'époque m'a permis d'arriver à la biographie suivante plus complète, qui permet de mieux connaître Pieffort et son contexte familial. On verra que la famille et la vie de Paul Isidore Pieffort pourrait faire un bon roman !

Louis Joseph Chrysostome Pieffort (né le 9 décembre 1825 et décédé le 14 août 1894) et Albertine Céline Pieffort (née Bertolini le 1er décembre 1829 et décédée le 14 février 1892) se marient le 21 avril 1853 à Paris. Le couple aura trois enfants (garçons) nés à Paris : le premier, Albert Chrysostome, qui nait le 20 janvier 1854, décède à l'âge de trois mois; Le deuxième, Albert-Émile Chrysostome nait le 10 janvier 1855;  Paul Isidore Pieffort nait à Paris le 2 septembre 1856.

Son père est un employé de l'administration et finit sa carrière professionnelle comme sous-chef de bureau à la préfecture de la Seine. Sa mère Albertine Céline  travaille dès le début de son mariage comme couturière indépendante, créant ses propres modèles de robes, corsets, corselets et autres jupons et manteaux. Elle crée un type particulier de corsets et corselets pour lesquels elle obtient un brevet en 1862 (le brevet est au nom de son mari (!) identifié comme "fabricant de corsets, à Paris, rue de Vendôme, n° 18"). L'activité d'Albertine-Céline aura un certain succès si l'on en croit les articles et les encarts publicitaires dans les journaux de l'époque, avec un pic entre 1860  et 1870, au cours de laquelle toute une série de belles lithographies en couleur sont publiées dans des livres ou magazines sur la mode. À partir de la fin des années 1870, elle se tourne vers la peinture sur carton et devient l'élève du peintre décorateur Charles Donzel. Elle se spécialise dans la peinture sur éventails à partir de 1882 et jusqu'en 1887 au moins. Elle meurt en 1892 (à Orly-sur-Morin, où le couple en retraite s'était installé). Louis Joseph Chrysostome se retrouve veuf et quitte rapidement Orly (après avoirf fait don de sa bibliothè2ue et de quatre tableaux peints par sa femme, des vues d'Orly, à la mairie du village pour revenir à Paris, comme pensionnaire de la Maison de Sainte Périne (aujourd'hui l'hôpital de gériatrie Sainte Périne) au 11 rue du Point du Jour (aujourd'hui rue Chardon-Lagache). Il se remarie un an après,  le 8 mars 1893 avec une autre pensionnaire, Marie-Reine Rossignol, une veuve de 63 ans, mais se suicide un an et demi plus tard en se tranchant la gorge avec un rasoir dans sa baignoire, toujours à la Maison de Sainte Périne, le 15 août 1894 (fait divers repris par tous les journaux de l'époque).

Les toilettes de Mme Pieffort. Mode parisienne, années 1860.

Le suicide impressionnant du père, Louis Joseph Chrysostôme. Rapporté par L'Intransigeant du 26 août 1894.

En 1890, il apparaît parmi d'autres artistes lyriques et musiciens comme "joueur d'épinette" dans au moins deux des soirées culturelles (le 9 mai et le 6 juin) qu'organise tous les vendredis  l'"Étincelle Littéraire", boulevard Montmartre.

La Presse, numéro du vendredi 6 juin 1890.

Comment Paul Pieffort a-t-il connu cet instrument? Dans l'article que le quotidien Gil Blas lui consacrera en 1912, il est dit que Paul Isidore était une sorte de chanteur des cours, grattant de la guitare, et qu'il aurait rencontré un certain Muller, venant d'Alsace avec son épinette. Ils se seraient associés et l'aventure aurait commencé. C'est peut-être vrai, mais rien ne vient le corroborer, et il ne s'agit peut-être que d'une affabulation (soit du journaliste, soit de Pieffort lui-même). Ce qui est sûr, c'est que Dorothée, son épinette et sa Feuillée étaient connues des Parisiens à cette époque (voir sur ce site ici). Elle meure en 1878 alors que Paul Isidore a déjà 22 ans. Il peut très bien en avoir entendu parler, ne serait-ce que par ses parents qui, de classe sociale bourgeoise moyenne cultivée, auraient même très bien pu faire le voyage de Plombières comme tant d'autres parisiens, et peut-être même auraient-ils pu rapporter une épinette en souvenir! On ne peut malheureusement qu'imaginer à partir d'indices.

La Justice, numéro du jeudi 8 mai 1890.

Du côté de sa mère, Paul Isidore a un oncle, Philippe François Édouard Bertolini (le grand frère d'Albertine Céline, né le 12 novembre 1827 et décédé le 19 janvier 1893), qui est artiste peintre. Il a aussi une tante, Adèle Éléonore Rousseau (née Bertolini, la sœur de sa mère), dont le mari jardinier-fleuriste Louis Rousseau est décédé jeune à 29 ans en 1952, et un cousin (le fils des deux derniers), Léon Nicolas Rousseau, né le 4 avril 1852, employé de commune,  (qui décédera célibataire le 10 août 1893).

Une autre question - pour l'instant sans réponse - est celle de savoir comment et où Paul Pieffort a pu apprendre les techniques de travail du bois et de lutherie ainsi que la musique.

Mme Pieffort est connue jusqu'à Londres, comme en témoigne cet article du 3 mars 1866 paru dans "The illustrated London news".

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L'Événement du vendredi 9 mai 1890.

Le départ de Louis Joseph Chrysostome d'Orly.L'Éclaireur de l'arrondissement de Coulommiers du 13 avril 1892.

L'activité de Paul Pieffort est multiple : il est luthier - il construit et vend des instruments (au moins des épinettes) - et musicien épinettiste qui se produit à Paris dans des cercles culturels (par exemple ã l'Étincelle Littéraire du boulevard Montmartre), dans des soirées-concerts organisées par des diverses cercles et associations sportives ou de charité (par exemple l'Étincelle Littéraire, l'Union Athlétique du 1er arrondissement, Les Soupes Populaires, le Five O'Clock du quotidien Le Journal etc.) et dans son atelier du 10, rue Calmel. Mais Pieffort donne aussi des "auditions" partout en France : à Biarritz, à Angoulème, à Brest, à Metz, à Nancy, à Mulhouse, à Dunkerque, à Montluçon, à Marseille, etc., le plus souvent dans des casinos ou de grands hôtels de stations balnéaires ou thermales ainsi que dans des brasseries et cafés.

Il semble qu'il ait une activité assez intense autour de l'épinette (fabrication et représentations régulières à Paris et dans toutes la France) depuis son mariage en 1888 jusqu'à son décès en 1915, avec une période faste débute paradoxalement vers 1892 (année du décès de sa mère) et prend un certain élan en 1894 (année du suicide de son père) qui durera de façon jusqu'en  1902, année du décès de sa femme Harriet. Sa carrière connaitra alors alors un lent mais sûr déclin.

En janvier 1894, le célèbre journal scientifique "La Nature" lui consacre un article pleine page (voir ici, traduit et intégralement repris et publié aux États-Unis par le "Scientific American Supplément", 24 mars 1894, numéro 951, page 15199, "The Pieffort spinett"). Il publie sa méthode la même année (voir ici) et prévoit une traduction en anglais.. En juin et juillet 1894, on trouve des articles le concernant dans la presse londonienne (dans le "Cassell's Family Journal" ici et le "Musical News" ici). En août 1894, Il donne de nombreuses concerts (ou "auditions") à l'épinette recensés et encensés dans les journaux de l'époque.

En 1895, il se fait imprimer de grandes et belles affiches professionnelles dessinées par l'artiste P. Dumont qui n'ont rien à envier aux affiches de grande vedettes de l'époque comme Yvette Guilbert par exemple. Voir ici.

En avril 1895, il est candidat sociétaire du Touring Club de France (voir ici, il est alors localisé à l'hôtel du Chalet à Royat, une ville thermale du Puy de Dome - y-était-il pour donner des auditions ? On peut le penser).

Toujours en 1895, une affaire judiciaire qui l'oppose à un commissaire de police, au sujet d'une aquarelle libertine supposément attribuée à Fragonard, l'occupe de mi-juin à mi-juilet. Voir ici.

Il se produit en duo avec sa femme au moins à partir de 1896. Voir ici.

On retrouve - dans le journal "Le Dauphiné" la trace de la présence du couple Pieffort dans deux villes thermales : en mai 1898 à Allevard-les-Bains et en mai 1899 à Uriage-les-Bains, sans savoir si ils y étaient présents en tant que simples  curistes ou en tant qu'artistes pour y donner des "auditions".

Il expose à l'Exposition Universelle de 1900 à Paris où il est l'un des quatre-vingt huit médaillés de bronze de la Classe 17 ("instruments de musique") du Groupe III ("Instruments et procédés généraux des lettres, des sciences et des arts") pour son épinette. Voir ici sur ce site et voir ici sur Gallica.

Après le décès de sa femme en avril 1902, il continue son activité de musicien et donne des spectacles notamment dans le Nord-Ouest de la France dans les derniers mois de l'année 1902, et on l'y retrouve en 1906, à Dunkerque, où il participe à un office religieux au cours duquel il interprète un "salut" de sa composition. "À la bonne sœur Agnès, du dispensaire de Reuilly... Pour le marins dunkerquois. Le Salut", imprimé à Dunkerque par Chiroutre-Gaurry. Voir la notice du document à la BNF  ici.

En 1904, il s'associe avec un cordonnier fabricant de chaussures pour former une société dont il apporte la majorité du capital financier. La société fera faillite deux mois plus tard. Voir ici.

En mars 1908, Pieffort a l'intention d'exposer en tant que luthier à l'Exposition Franco-Britannique à Londres et fait une demande d'exonération de ses frais d'exposition au Conseil Municipal de Paris en 1908 (demande consignée à la page 533 du volume du recueil des Procès-Verbaux du 1er semestre de l'année 1908 - renvoyée à l'administration). Cette demande a du être refusée par l'administration et Pieffort n'a sans doute pas participé à cet événement puisqu'il ne figure pas dans le Catalogue Spécial Officiel la section française, M. Vermot éditeur, Paris qu'on peut consulter ici.

Au début de l'année 1912, il vit, dans un état proche de la misère, dans l'une des minuscules chambres d'un hôtel pour célibataires. Suite à une altercation avec un voleur à la tire, Il est arrêté le 24 janvier 2012 et jugé dans la foulée au motif de "rebellion" : il s'est opposé aux forces de l'ordre qui voulaient l'amener au poste. Il est condamné à 24 heures d'emprisonnnement. Il fait appel le 7 février. Voir ici.

En février 1912, le quotidien Gil Blas lui consacre un article en février (dans cet article, l'incident judiciaire ci-dessus est mentionné mais avec un chef d'accusion différent :  port d'arme illégal et non rebellion; Pieffort a peut-être déformé la réalité pour se faire apparaître comme victime d'une injustice : la résistance aux forces de police est un délit plus sérieux que le fait d'avoir un couteau sur soi, cadeau et souvenir de son père décédé). Pieffort, touché par l'article du journaliste, écrit au journal une lettre de remerciements qui est publiée en février, lettre dans laquelle il se décrit comme étant  "très pauvre"). En décembre, le même journal publie un petit article le décrivant jouant de l'épinette dans la rue. Voir ici

Enfin, en 1913,  un journaliste correspondant à Paris de l'hebdomadaire américain "Musical Courier" lui rend visite et écrit un ultime article sur lui et son épinette. Voir ici.

Tuberculeux, il entre le 29 août  1915 à l'hôpital Lariboisière (salle commune Bazin) dans le 10e arrondissement de Paris (tout près de son domicile au 67 rue Labat dans le 9ème). Paul Isidore Pieffort meurt de tuberculose moins d'un mois après son admission, le soir du 21 septembre 1915. Sur la déclaration de décès de l'hôpital, Il est identifié comme "musicien" et "célibataire". Le 24 septembre à 8h30 du matin, un convoi funéraire (gratuit - pour les indigents) organisé par la ville de Paris transposte son corps au cimetière de Pantin où il est inhumé le jour même. Voir ici.

Au cours de sa vie, Pieffort aura eu de nombreuses adresses différentes à Paris, la plupart dans le 18ème arrondissement autour de la butte Montmartre. Voir ici.

Grâce à la description qu'en fait Pierre Mac Orlan, qui rapporte sa vie à Montmartre aux environs de 1900, on sait qu'il était roux et grand, qu'il aimait à raconter des histoires graveleuses, et qu'il fréquentait assidument les prostituées ainsi que le cabaret du Lapin Agile , tout en jouant de l'épinette dans les lieux les plus inattendus comme par exemple les bordels de Paris. Voir ici.

L'article de Gil Blas de février 1912 le décrit comme un "grand vieux bonhomme comme fabriqué à coups de trique tant par la nature que par les fatalités, tout en bosses et tout en replis chaotiquement enchevêtrés, plis du visage, et plis et bosses du vêtement vétuste et du long corp osseux".

Voici les deux seules images de Paul Pieffort que j'ai pu trouver. Les deux datent de 1894, l'une du mois de février (La Nature), l'autre du mois de novembre (New York Herald, European edition, Paris).

À quoi ressemblait Pieffort?

En juin-juillet 1895, Paul Isidore est occupé avec une affaire pour le moins cocasse autour d'une aquarelle  héritée de son oncle François Bertolini (nom mal orthographié dans les articles) décédé en 1893. Pieffort prétend que l'aquarelle - au sujet osé! -  est l'oeuvre et Fragonard et réclame 40000 francs de dommages (environ 100000 euros actuels!! convertis en pouvoir d'achat) au commissaire Leygonie qui avait saisie l'oeuvre (pour des raisons morales) et qui lui a rendue abîmée. L'oeuvre s'intitule "L'éducation d'une paysanne". Pieffort n'obtientra pas gain de cause et aucun dédommagement ne lui sera versé. Ce procès a du lui coûter cher, puisqu'il a en plus du payer son avocat Me Ricaud.

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L'affaire relatée par la presse :

L'Intransigeant, numéro du 19 juin 1895, qui résume le début de l'affaire, puis deux articles dans le même numéro du Journal des Débats Politiques et Littéraires du 3 juillet 1895 qui en donnent l'issue.

Affaire juridique autour d'un tableau obscène prétendument de Fragonard

En mai 1904, Pieffort s'associe à un cordonnier (Joseph Party) pour fonder une société de vente de chaussures. Pieffort apporte la plus grande partie du  capital (2000 francs, soit près de 8500 euros actuels convertis en en pouvoir d'achat). La société fait faillite deux mois et demi plus tard en août. Le cordonnier Party se serait-il volatilisé avec la caisse ? Quoiqu'il en soit, cette affaire n'a pu qu'agraver la situation financière - probablement déjà peu brillante - de Pieffort.

La Loi, numéro du 29 mai 1904

Le Petit Parisien, numéro du 14 août 1904

Création d'une société de vente de chaussures

Condamnation pour rebellion!

Recueil des minutes du Tribunal Correctionnel de la Seine. Volume D1U6 1133, janvier 1915. Archives de Paris.

Transcription

Dét. Pieffort Paul Isidore, 56 ans, luthier, se disant né le 2 7bre 1856 à Paris 3ème de Louis et de Céline-Albertine Bertolini, célibataire, demeurant n° 4 rue Rondelet à Paris (Cl. 1876 - réformé). Mandat de dépôt du 21 janvier 1912.

Rébellion

Le Tribunal, après en avoir délibéré, conformément à la loi, attendu qu'il résulte de l'Instruction et des débats que le vingt et un janvier mil neuf cent douze, à Paris, Pieffort a seul et sans armes, résisté aux gardiens de la paix agent dépositaire de la force publique dans l'exercice de ses fonctions, délit prévu et puni par les articles 209, 212 du code pénal, faisant application des articles précités et dont lecture a été donnée par le Président et qui sont ainsi conçus (212) "Si la rebellion n'a été commise que par une ou deux personnes sans arme, elle sera punie de six jours à six mois et si elle a eu lieu avec armes d'un emprisonnement de six mois à deux ans", condamne Pieffort à vingt quatre heures d'emprisonnement et aux dépens liquides à la somme de vingt cinq centimes plus deux francs pour droits de poste, fixe au minimum la durée de la contrainte par corps s'il y a lieu de l'exercer pour le recouvrement des dépens.

1889 : 143, rue de Mont-Cenis

1891 : 97, rue des Martyrs

1894- au moins jusqu'en  1896 : 10, rue Calmels

[Entre 1897 et 1999 : 14bis rue Norvins (?)]

1900 - 1901 : 39, rue de Mont-Cenis

Vers 1901 : 181, rue Ordener

1904 : 16 rue de l'Abreuvoir

1912 : Hôtel des Célibataires, 4 rue Rondelet

1915 : 67, rue Labat

L'adresse du couple Pieffort au Royaume-Uni

Les adresses de Pieffort à Paris

The Commercial Gazette, London, 30 mars 1887.

1887 : 42, Liverpool-street, King's-cross, Middelsex (London)

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On trouve dans un livre de Mac Orlan ("Rue de Saint-Vincent", 1928) dans lequel il décrit la vie à Montmartre au tout début du XXème siècle une portrait inattendu de Pieffort (que Mac Orlan orthographie Piéfort, mais nul doute qu'il s'agit bien de notre Paul Pieffort, luthier et joueur d'épinette). Loin du Pieffort qui se produit dans les cercles mondains, les casinos et les grands cafés, on découvre un Pieffort faisant partie de la faune de Montmartre fréquentant le Lapin Agile à l'époque d'Adèle Decerf (qui le revendra en 1903 pour aller s'installer dans une baraque en bois au 14bis rue Norvins, où, nous dit Mac Orlan, Pieffort aurait vécu un temps). Il semble qu'à cet époque, Pieffort était plus assidu à la fréquentation des prostituées ("´filles en carte") qu'à la fabrication de ses épinettes.

Pieffort et Montmartre

Registre des entrées et registre des décès de l'hôpital Lariboisière, 2 rue Ambroise Paré dans le 9ème arrondissement de Paris, année 1915. Archives de l'AP-HP, Paris.

Registre des convois de transport de corps gratuitsà la charge de la ville de Paris, septembre 1915. Le 24 septembre à 8h30,, la dépouille de PIeffort est transportée de l'hôpital Lariboisière au cimetière parisien de Pantin. Archives de Paris, Voir ici.

Extrait du Registre annuel des inhumations du cimetière parisien de Pantin, septembre 1915. . Archives de Paris, Voir ici.

Extrait du Registre journalier des inhumations du cimetière parisien de Pantin, septembre 1915. Archives de Paris, Voir ici.